Journées Nationales de l'EPFCL-France

Qu'est-ce qu'on paye en psychanalyse ?

26 et 27 novembre 2022

Maison de la Chimie
28, rue Saint-Dominique, 75007 Paris

Qu'est-ce qu'on paye en psychanalyse ?

Présentation du thème des Journées nationales 2022 par Marc Strauss

Il me faut d’abord remercier le Conseil d’Orientation de m’avoir offert la charge de nos prochaines journées annuelles, qui auront lieu à la Maison de la chimie. Ça ravira les nostalgiques, dont je fais partie en l’occasion. C’était devenu un « running gag » : depuis des lustres, à chaque fois que cherchions le thème pour les journées suivantes, je proposais l’argent et tout le monde riait. Maintenant que je ne fais plus partie des instances décisionnelles, on me propose le truc. Vous en convenez, j’aurais eu mauvaise grâce de faire la fine bouche...

 

Que paye-t-on en psychanalyse ?

Comme partout quand on paye : un certain prix... Mais aussitôt l’équivoque de la langue nous rappelle qu’il y a des prix ne se payent pas, mais qui se gagnent, à l’issue en général d’une compétition. Et ce prix gagné a d’autant plus de valeur que l’effort pour l’obtenir a été plus âpre, qu’on y a mis un plus grand prix en sacrifices physiques, mentaux et aussi bien sûr matériels. Même le savoir, pour en jouir, il faut se l’être fait entrer durement dans la peau, nous rappelait Lacan dans le Séminaire XX, Encore.

Est-ce que le prix gagné fait oublier le prix payé et les peines qu’il a exigées, auxquels rien qui soit de l’ordre du besoin n’obligerait ? C’est qu’en plus des besoins nous avons un surmoi, qui nous harcèle pour que nos vies aient un sens, ou au moins nous soient présentables à notre miroir. En même temps, c’est grâce à ce surmoi qu’on trouve un plaisir certain à faire des efforts, pour ne pas parler d’exploits.

Alors, qu’est-ce qu’on paye dans une analyse, qu’y achète-on et à quel prix, qui serait différent de ce qu’on paye dans la vie normale ? Car, Freud l’a rappelé, à propos de Lear je crois, il n’y a rien de gratuit dans cette vie. Bien sûr, nous avons coutume de dire qu’il vaut mieux payer dans une analyse en argent sonnant et trébuchant que dans sa vie quotidienne, à travers symptômes et actings fâcheux.

Sollicité par ma nouvelle tâche, j’ai donc été voir l’étymologie de payer : ça vient du latin pacare qui veut dire faire la paix. Le mot aurait été, je cite le TLF : « ...transféré à la basse époque au domaine moral au sens de «satisfaire, apaiser», d'où le sens développé dans les langues romanes de «satisfaire, apaiser avec de l'argent» ». Achèterait-on alors dans une analyse la paix, qui serait un autre nom de la satisfaction de fin tant commentée ces derniers temps parmi nous ?

On peut payer pour acquérir quelque chose, comme je viens d’en donner l’exemple, mais on peut aussi payer pour s’acquitter d’une dette ; Antonio, Le Marchand de Venise en est pour nous l’incarnation théâtrale. De surcroît et plus souvent qu’à son tour, la dette a pu être contractée par les générations précédentes, Ernst Lanzer, dit l’homme aux rats, tout empêtré qu’il est dans son scénario délirant de remboursement du lorgnon, en est pour nous l’incarnation clinique. Enfin, à l’inverse, si le désir est une quête, ne paye-t-on pas à la commande une livraison anticipée, et qui n’est jamais que supposée, avec le risque de se faire arnaquer... ?

L’image de ticket d’entrée de la Proposition ajoute l’idée qu’il faut payer pour prendre part à l’expérience d’une analyse. Lacan le dit déjà dans ses Remarques sur le rapport de Daniel Lagache : « C'est là un champ où le sujet, de sa personne, a surtout à payer pour la rançon de son désir. » La rançon, ça renvoie évidemment au prisonnier, nous n’insisterons pas sur ce point...

Mais nous aurions tort d’oublier que l’analyste paye également, son écot dit Lacan dans la Direction de la cure, p.587 : « Disons que dans la mise de fonds de l'entreprise commune, le patient n'est pas seul avec ses difficultés à en faire l'écot. L'analyste aussi doit payer... » On le sait, Lacan en décline trois formes : de mots, de sa personne, enfin de son jugement le plus intime.

Chez l’un donc le prix en livre de chair, chère chère livre de chair, pour une castration que l’on espère métaphorisée ; chez l’autre le prix en réduction au signifiant quelconque pour son « désêtre » en acte. Entre les deux, quelle est la place et la fonction de l’argent ? Cet argent que Lacan qualifie dans « La lettre volée » de « signifiant le plus annihilant qui soit de toute signification » ?

Or, nous sommes à une époque où le marché commande de façon croissante à nos liens, mais où l’argent fiduciaire, dit plus couramment liquide, est voué à disparaître. En même temps, les soins et le bien-être passent pour être dus gratuitement à chacun. L’argent a-t-il alors la même fonction dans la cure que du temps de Freud et de Lacan ?

Parmi toutes les questions et méditations auxquelles nous invite pour l’année à venir ce thème, et pour conclure par le psychanalyste : l’accès à son désir a-t-il un prix spécifique au regard de ce que nous pourrions appeler le désir tout court, celui qui court et ne cesse de courir ? Et indépendamment de sa pratique, la vie du psychanalyste n’a-t-elle pas elle-même un prix spécifique ?

Miscellanées

Miscellanée n°1

Lacan dans sa Direction de la cure en 1958 a dit ce qu'on paye dans une analyse : une rançon. Elle doit racheter un vouloir fondé en vérité : « un champ où le sujet, de sa personne, a surtout à payer pour la rançon de son désir. Et c'est en quoi la psychanalyse commande une révision de l'éthique. » On paye donc pour libérer un désir emprisonné dans une jouissance que la névrose fixe. Il ne s'agit pour autant ni d'atteindre à un désir pur ni de sacrifier toute jouissance, seulement celle qui se voudrait toute. Une soustraction qui n'est rien certes, mais n'est pas rien. Et qu'est-ce qui fait alors le prix de celle qui reste, si ce n'est rien ?

Miscellanée n°2

« Par contre, je ne saurais ne pas m’arrêter au fait que quand SOCRATE désire obtenir sa propre réponse, c’est à celui qui n’a aucun droit de faire valoir son désir, à l’esclave, qu’il s’adresse, et dont – cette réponse – il est assuré toujours de l’obtenir. »
De même que Socrate quand il cherche à savoir quelque chose en propre ne s'adresse pas à un maître, mais à l'esclave qui ne lui répondra pas selon son désir, l'analysant s'adresse à l'analyste qui a chance de répondre du fait de suivre une éthique, où il ne fera pas valoir son désir de sujet. L'analysant paye pour que le temps de la cure, l'analyste renonce en outre à son être de jouissance et soit au service du désir du sujet (inconscient de l'analysant) qui est à élucider dans sa structure. 
Ce qui laisse la question de ce qui pousse l'analyste à consentir à prendre de son plein gré cette place au prix de son désêtre !
Lacan J., Séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, séance du 17 juin 1964.

Miscellanée n°3

« Le savoir […] n’est pas le travail. Cela vaut quelquefois du travail, mais peut aussi vous être donné sans. Le savoir à l’extrême, c’est ce que nous appelons le prix. Le prix s’incarne quelquefois dans de l’argent, mais le savoir aussi, ça vaut de l’argent, et de plus en plus. C’est ce qui devrait nous éclairer. Ce prix est le prix de quoi ? C’est clair – c’est le prix de la renonciation à la jouissance. » 
J. Lacan, Le Séminaire Livre XV, D’un Autre à l'autre, Paris, Seuil, 2006, leçon du 20 novembre 1968, p. 39.

Miscellanée n°4

« Chacun sait que l’argent ne sert pas simplement à acheter des objets, mais que des prix qui, dans notre civilisation sont calculés au plus juste, ont pour fonction d’amortir quelque chose d’infiniment plus dangereux que de payer de la monnaie, qui est de devoir quelque chose à quelqu’un. »
J. Lacan, Le Séminaire Livre II, Paris, Seuil, 1980, leçon du 26 avril 1955, p. 23

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