Mensuel 049 Février 2010

Introduction

Par Eliane Pamard

Lors de nos journées d’École intitulées « Psychanalyse et religion » qui se sont déroulées les 5 et 6 décembre dernier au palais des Congrès à Paris, après les interventions en salle plénière du samedi matin, nous avons eu tout le loisir de nous adonner à une promenade psychanalytique dans trois salles distinctes, où nous pouvions y écouter simultanément des collègues de l’EPFCL-France et de l’EPFCL- Espagne.

Ana Martínez Westerhausen confrontera l’athéisme de la psychanalyse avec les autres formes d’athéisme. Elle nous montre que la non-croyance en Dieu n’empêche pas l’adoption de valeurs propres aux religions notamment judéo-chrétiennes pour l’Occident. De ce fait, la religion n’est pas nécessairement opposée à l’athéisme, les deux pouvant partiellement se superposer. En ce qui concerne l’athéisme en psychanalyse, elle émet l’hypothèse selon laquelle une différence pourrait s’établir entre un athéisme du père (qui serait un faux athéisme) et un athéisme qui se situerait dans un au-delà ou un en-deçà du père (qui serait le véritable athéisme).

Ainsi, deux formes d’athéisme se présentent aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du champ de la psychanalyse : l’un se détermine par la mise en fonction du Nom-du-Père et l’autre surgit en dehors de celui-ci.

Isabelle Cholloux interrogera « Dieu et le Maître » à partir d’un des noms de Dieu répertoriés dans l’enseignement de Lacan ; elle isole la formule du sujet supposé savoir, qui par sa chute marque la fin de l’analyse, et l’articule à l’énoncé « Dieu est inconscient ».

Comment cet énoncé peut-il se vérifier en fin de cure, alors que le sujet supposé savoir a chuté ? Et s’il y a chute du sujet supposé savoir, qu’advient-il du Maître ? Mais le sujet supposé savoir est-ce la même chose que le Maître, sachant qu’en psychanalyse l’analyste est en position de sujet supposé savoir ?

Autant de questions qu’elle va clarifier au cours de son exposé pour terminer sur la distinction entre le Maître et l’analyste. Si le pre- mier est toujours mis à l’épreuve du savoir, le second est mis à l’épreuve de son acte ; il doit en supporter le malentendu, ce qui en ferait un athée viable, selon l’expression de Lacan.

Ana Canedo posera « la limite du discours » opposant celui de la psychanalyse et de la religion face au savoir mythique. Pour Freud, la psychanalyse commence à se développer à un moment historique précis où convergent le déclin de la croyance religieuse et le ques- tionnement des semblants paternels, d’où la dichotomie entre reli- gion et psychanalyse. Il établit, avec son étude sur Moïse et son assassinat, une connexion structurale entre le mythe religieux et l’origine de la culpabilité de l’homme. Ainsi, les antécédents du père et la nécessité de dieu s’inscrivent d’emblée dans le psychisme humain.

Lacan interroge la fonction des mythes freudiens puis la fonc- tion du mythe dans l’analyse ; le mythe signale la place de ce qui ne passe pas au signifiant. Il lui attribue une valeur de vérité, parce qu’il marque la place de la limite du discours sur le réel.

Puis avec Anne Théveniaud, il sera question de « Nietzsche, paradoxes d’un athéisme radical ». En effet, comment lors de ces journées sur « Psychanalyse et religion » ne pas évoquer Nietzsche, figure majeure de l’athéisme du XIXe qui déclarait « Dieu est mort », comme un « forcené » hors sens ; ce cri supporte la question de Dieu. L’auteur suit pas à pas la logique du parcours de cet homme, qui nourrit son art d’écrire de la philologie à la musique en passant par la philosophie, mais avec l’éclairage de Lacan et de sa clinique borroméenne.

Stéphane Habib insistera tout au long de son texte sur Freud et « l’art d’écrire » L’Homme Moïse et la religion monothéiste. Il souligne comment ce texte se lit entre les lignes, pour y trouver du judaïsme au christianisme les Moïse de Freud. Cette lecture « entre les lignes » suggère au lecteur ce qui se joue dans notre histoire mais aussi pour Freud qui étale l’écriture de « ce roman secret » de 1934 à 1938, sachant la psychanalyse condamnée par les nazis qui le laissent partir de Vienne pour Londres où il terminera son œuvre sous la protection de l’Église catholique, le laissant penser et écrire à sa guise...

Sandra Besoin nous fera part de sa recherche sur « Les sources de l’athéisme “dit” psychanalytique ». Elle met en question la répu- tation d’athée dont Freud a hérité par ses critiques dès le début de ses écrits tout en y repérant méthodiquement la notion d’athéisme. Elle souligne que Lacan associe le nom de Freud à l’athéisme dans son séminaire L’Éthique de la psychanalyse, en référence au texte L’Homme Moïse et la religion monothéiste, et avec Hegel et Nietzsche, c’est l’existence de Dieu qui est interrogée...

La table ronde suivante s’attardera sur les noms du Père, les noms de Dieu, leur place dans la psychanalyse et dans la religion, mais aussi chez les patients psychotiques avec le président Schreiber.

Daniela Aparicio avec son titre « La dette de Lacan » aborde la relation entre la psychanalyse et la Bible, incarnée par Freud et ins- crite dans les racines mêmes de son invention. Son fil conducteur est le manque dans la structure, sous ses différentes formes : la circoncision, « la livre de chair », la dette, le sacrifice ou l’objet a. Elle reprendra ces différents points avec l’éclairage de Lacan pour conclure sur l’acte assumé de Freud, pour que subsiste la psychanalyse.

Marie Olmucci, dans « Des Noms de Dieu à la chose freu- dienne », articulera à partir de l’enseignement de Lacan les différents Noms de Dieu aux Noms du père, prenant comme point de départ de sa réflexion l’interruption du séminaire de ce même nom qui s’appuyait sur les références bibliques reprises ici par l’auteur.

Irène Tu Ton nous démontre avec le président Schreiber comment le psychotique, à défaut du Nom-du-Père, témoigne à sa manière de la nécessité de croire en l’existence d’un Dieu pour se soutenir dans la vie.

Vous retrouverez l’intégralité de ces textes dans ce Mensuel.

Anita Izcovich y présente également le texte de son intervention « La femme et l’indicible » faite à la journée du pôle Bordeaux région. Elle nous montre, historiquement, à l’appui du démonologue Pierre de Lancre, comment avec le témoignage des sorcières l’indicible de la jouissance féminine interroge et soutient simultanément le discours du maître.

À l’appui de Lacan, Anita Izcovich évoque l’histoire de nos grandes mystiques, notamment Madame Guyon. Elle en dégage le concept d’inexistence de l’Autre et en déplie ses occurrences dans l’expérience analytique, pour la direction de la cure et sa fin. Elle souligne qu’une École de psychanalyse se doit d’interroger le savoir de l’expérience analytique et d’en accepter la nouveauté transmise dans les témoignages de la passe, mettant ainsi à l’épreuve la psychanalyse comme envers du discours du Maître.

Et pour clore ce numéro, Claude Léger nous offre une de ces surprises dont il a le secret, en nous invitant à lire son texte, qui n’est pas une chronique, on pourrait le déplorer, mais bien la réalité d’une politique qui se veut résolument adaptée à notre monde contemporain, à « la pointe de ces nouvelles découvertes » scientifiquement prouvées outre-Atlantique, comblant ainsi le retard des avancées des neurosciences dans notre pays jusque dans nos tribunaux, où l’IRM pourrait faire rage... annulant toute subjectivité ! À lire sans plus tarder...
Bonne lecture à tous.

Sommaire

- Éliane Pamart : Introduction

Psychanalyse et religion : journées des 5 et 6 décembre 2009

Ana Martínez Westerhausen : L’athéisme de la psychanalyse, et autres athéisme
Isabelle Cholloux : Dieu et le Maître
Ana Canedo : Sur la limite du discours
Anne Théveniaud : Nietzsche, paradoxes d’un athéisme radical
Stéphane Habib : Freud et « l’art d’écrire ». Moïse entre les lignes
Sandra Besoin : Les sources de l’athéisme « dit » psychanalytique
Daniela Aparicio : La dette de Lacan
Marie Olmucci : Des Noms de Dieu à la Chose freudienne
Irène Tu Ton : Le psychotique, un témoin de Dieu ?

Autres textes
Anita Izcovich : La femme et l’indicible

Chronique
Claude Léger : Ceci n’est pas une chronique...